Un an après les annonces historiques de l’Europe en matière de réarmement : les dépenses de défense ont augmenté, les engagements financiers se sont accrus (par exemple, les prêts SAFE, +60 % d’engagements dans le projet de budget de l’UE pour 2028-2034) et les carnets de commandes ont atteint des niveaux records. Mais les investissements industriels et la mise en œuvre n’ont pas encore rattrapé leur retard. La croissance des dépenses de défense a été réduite de moitié (9 % contre plus de 20 % en 2024/2025) et devrait atteindre 2,6 % du PIB d’ici 2030 (3,1 % du PIB d’ici 2035), ce qui reste en deçà de l’objectif de l’UE pour 2030 (3 %) et de celui de l’OTAN pour 2035 (3,5 % du PIB). Cela se traduit par un déficit de financement de respectivement 255 milliards d’euros et 575 milliards d’euros.
Sur les marchés boursiers, les entreprises du secteur de la défense sont confrontées à un retour à la réalité douloureux, mais l’engouement n’est pas encore terminé. La défense européenne a perdu de son attrait (+5 % depuis le début de l’année, mais -8 % de baisse maximale) après trois années consécutives de performances solides (35 à 60 %), ce qui constitue un retour à la réalité évident pour les investisseurs alors que les pays empruntent des voies divergentes : les pays baltes et nordiques, ainsi que l’Allemagne et la Pologne, mènent la danse, tandis que l’Italie et l’Espagne n’utilisent pas les outils budgétaires à leur disposition pour stimuler les dépenses. Les capitaux ont été principalement orientés vers les équipements, plutôt que vers des projets d’infrastructure à long terme (0,11 % du PIB contre les recommandations de l’OTAN de 1,5 % du PIB). En matière d’innovation, le secteur de la défense est à la traîne dans la transition vers l’IA et la robotique, mais l’intérêt croissant du marché de l’investissement privé (plus de 10 milliards d’euros contre 2,6 milliards d’euros en 2025) suggère que le cycle d’innovation dispose encore d’une forte marge de manœuvre en termes de financement.
Ce n’est pas l’argent qui constitue la contrainte, mais la transition. Les gouvernements ont multiplié les engagements dans un secteur où les nouveaux venus ne peuvent pas acquérir rapidement ce que les acteurs historiques ont construit au fil des décennies ; ainsi, l’excès de demande se traduit par des goulots d’étranglement dans la production et des projets reportés, plutôt que par une augmentation de la production. Les carnets de commandes représentent plus de cinq fois le chiffre d’affaires, tandis que le ratio d’investissement est resté bloqué autour de 5 %. La divergence des intérêts nationaux, l’absence d’orientation supranationale et l’absence de clauses de conditionnalité obligatoires dans les aides financières publiques ne donnent guère de raisons à l’industrie d’investir à un moment où la hausse des taux d’intérêt et des coûts des matières premières, liée au conflit avec l’Iran, a réduit les marges (de 10 % à 8 %). La pénurie de main-d’œuvre qualifiée accentue la pression, car les entreprises sont en concurrence avec les secteurs civils, qui offrent des salaires plus élevés, pour recruter des ingénieurs, et ne peuvent pas réorienter rapidement leur personnel vers de nouveaux programmes complexes. La pénurie est la plus aiguë dans les domaines où l’Europe a pris du retard : les segments des drones, de l’espace et de la cybersécurité représentent respectivement 26 %, 16 % et 13 % des postes vacants dans le secteur de la défense.
L’épuisement continu des stocks américains d’intercepteurs constitue un autre signal d’alarme pour l’Europe : la dépendance vis-à-vis de l’extérieur est à la fois un risque pour la sécurité et un problème d’efficacité du capital. Pour combler ces lacunes urgentes, l’Europe s’approvisionne à l’étranger, et le taux d’importation est passé de 20 % en 2021 à 45 % en 2025. La part des États-Unis dans les importations européennes a baissé de 71 % à 48 %, mais ce pays fournit toujours près de la moitié des produits, et les avions et missiles représentent 82 % des achats américains, avec peu d’alternatives pour la défense aérienne et les missiles à longue portée. Nous estimons qu’il pourrait falloir jusqu’à cinq ans pour reconstituer certains stocks américains ; d’ici là, la demande intérieure américaine sera prioritaire, et l’Europe devra patienter dans la file d’attente derrière elle. Cette dépendance a également un coût élevé : les prix à l’importation des missiles ont augmenté de 116 % par rapport à la moyenne de 2019-2021, de sorte que chaque euro permet d’acquérir moins de capacités que ne le prévoient les budgets.
La voie à suivre : deux horizons, mais une seule feuille de route industrielle. À court terme, l’Europe doit combler ses lacunes en matière de missiles à longue portée, de défense aérienne et de cybersécurité, et réorienter les capacités automobiles inutilisées vers la défense. En outre, elle doit soutenir ces efforts par des subventions en faveur des infrastructures (une fourchette de 0,5 à 1 % du PIB, soit un montant cumulé de 760 milliards à 1 400 milliards d’euros d’ici 2035) et une flexibilité budgétaire subordonnée aux résultats. À long terme, l’Europe doit constituer des réserves supranationales et investir dans les drones, l’espace, l’IA, la robotique et l’informatique quantique. Ces investissements permettraient de répartir les bénéfices dans l’ensemble de l’économie et de préserver le modèle d’exportation. Le succès devrait être évalué en fonction des nouvelles capacités, des retombées économiques, de la modernisation et du taux d’autonomie, et non pas uniquement en fonction de la part du PIB.