Le deuxième choc énergétique : pourquoi l’Europe n’a toujours pas assuré sa sécurité énergétique

19/03/2026

Près de dix ans après le premier discours du président Macron à la Sorbonne, l'autonomie stratégique est devenue la boussole de l'Europe dans un monde de plus en plus fragmenté. Mais que faudra-t-il pour y parvenir ? Dans notre série « L'avenir de l'Europe » qui sera publiée au cours des prochaines semaines, nous examinerons les réformes, les instruments et les investissements nécessaires – de la politique commerciale à la sécurité énergétique en passant par le rôle de l'euro – qui permettront à l'Europe de remédier à ses dépendances et vulnérabilités critiques. Aujourd'hui, nous nous penchons sur les conditions nécessaires pour que l'Europe atteigne l'autonomie énergétique.

  • L'escalade du conflit au Moyen-Orient rappelle brutalement à l'Europe qu'elle n'a pas encore atteint son objectif d'autonomie énergétique. Bien que la dépendance de l'Europe vis-à-vis du gaz russe se soit améliorée depuis 2022, elle ne fait que remplacer une dépendance par une autre. Les événements récents ont déstabilisé les marchés mondiaux de l'énergie et mis en évidence la nécessité d'une plus grande résilience énergétique. Environ 20 millions de barils de pétrole par jour, soit environ un quart du commerce maritime mondial, transitent par le détroit d'Ormuz, ce qui en fait un point de passage stratégique pour l'approvisionnement. Depuis le début des hostilités, les prix du pétrole ont augmenté, atteignant un pic de près de 120 dollars le baril. Bien que le Moyen-Orient ne fournisse qu'environ 4 % du gaz européen, les prix de référence européens ont presque doublé, les traders craignant que les acheteurs asiatiques ne se disputent les approvisionnements. L'industrie européenne est particulièrement vulnérable aux perturbations de l'approvisionnement en gaz (39 % de l'énergie finale) et aux chocs pétroliers (le transport routier consommant 73 % du pétrole de l'UE), tandis que le gaz détermine souvent les prix de l'électricité, ce qui répartit les risques sur l'ensemble de l'économie. Cette situation rappelle la crise énergétique ukrainienne de 2022 et souligne la nécessité de renforcer la résilience et la compétitivité énergétiques. Les livraisons de gaz russe à l'UE par gazoduc sont passées de 150 milliards de mètres cubes en 2021 à 38 milliards de mètres cubes en 2025, largement remplacées par le GNL américain (45 %), ce qui accroît l'exposition aux cycles du marché mondial et aux limites de transport maritime. L'UE exploite actuellement 33 terminaux de GNL (d'une capacité de 215 milliards de mètres cubes), 22 milliards de mètres cubes sont en construction et 78 milliards de mètres cubes sont prévus, mais sans une électrification plus rapide et une expansion du réseau, elle risque de remplacer sa dépendance aux gazoducs par une dépendance coûteuse au GNL. 
  • Premièrement, l'Europe doit réactiver son arsenal de mesures d'urgence en matière d'énergie. La crise énergétique de 2022 a montré que si la volatilité des prix est inévitable, son impact économique peut être limité grâce à des réponses politiques coordonnées combinant réduction de la demande, stabilisation de l'offre et soutien budgétaire ciblé. Les décideurs politiques devraient donc réutiliser le plan d'action en cas de crise : réduire la demande, encourager l'efficacité énergétique et indemniser l'industrie pour les restrictions temporaires. La production d'électricité peut également s'affranchir du gaz en maximisant la production nucléaire et en utilisant temporairement d'autres capacités disponibles. Du côté de l'offre, il est essentiel de reconstruire les capacités de stockage et de sécuriser les importations de GNL avant l'hiver. Enfin, des outils de marché d'urgence et un soutien financier ciblé peuvent stabiliser les marchés tout en protégeant les ménages vulnérables et les industries à forte consommation d'énergie.   
  • Deuxièmement, le programme d'autonomie énergétique de l'Europe devrait également être un programme de transition stratégique vers une plus grande résilience cette fois-ci. Le pivot gazier à court terme a fonctionné parce que les gouvernements ont traité la sécurité énergétique comme une logistique de guerre. Mais la résilience nécessite désormais de corriger les faiblesses structurelles de la conception du marché et de mettre en place un réseau électrique de premier ordre. L'énergie nucléaire peut renforcer la résilience énergétique de l'Europe en fournissant une électricité de base fiable et à faible teneur en carbone qui stabilise les prix de l'électricité et garantit la fiabilité du système, mais elle est coûteuse et s'accompagne d'autres défis (par exemple, l'approvisionnement en uranium, la gestion des déchets, etc.). L'Europe devrait s'attaquer au principal obstacle à la transition vers les énergies renouvelables : la rigidité du réseau électrique. Pour ce faire, elle devrait construire et numériser des réseaux, développer les interconnexions transfrontalières et rendre la demande sensible aux prix à grande échelle afin de permettre aux consommateurs de modifier leur consommation d'électricité lorsque l'électricité est la moins chère. Avec des coûts de congestion qui devraient atteindre 12,3 milliards d'euros d'ici 2030 et 56,7 milliards d'euros d'ici 2040 sans modernisation, l'Europe doit agir pour éviter des chocs de prix qui pourraient atteindre +22 % d'ici 2030 et jusqu'à +103 % d'ici 2040. Pour résoudre ce problème et améliorer son système énergétique, nous estimons que l'Europe devra investir environ 2 270 milliards d'euros dans le réseau d'ici 2050 (soit environ 91 milliards d'euros par an), plus 101 milliards d'euros par an dans l'éolien et le solaire jusqu'en 2030 afin d'améliorer considérablement les réseaux et les interconnexions et de permettre aux consommateurs de modifier leur consommation d'électricité lorsque l'énergie est la moins chère.   
  • Le système européen d'échange de quotas d'émission (SEQE) est un outil essentiel pour réduire la dépendance de l'Europe aux combustibles fossiles. Il a déjà permis de réduire les émissions du secteur de l'électricité de 54 % et la production à partir de combustibles fossiles de 47 % depuis 2005, avec une baisse de 58 % des importations de charbon. Toutefois, des lacunes subsistent : les transports et les bâtiments sont largement exclus du système, le SCEQE II ne sera lancé qu'en 2028 et plus de 90 % des émissions industrielles sont couvertes par des quotas gratuits. La révision en cours du SCEQE est une occasion cruciale de renforcer cet instrument plutôt que de l'affaiblir, et devrait donner la priorité à l'extension du secteur, à la suppression progressive des quotas gratuits, aux Carbon CFD (Carbon Contracts for Difference), à un meilleur recyclage des recettes et à un mécanisme d'ajustement carbone aux frontières plus large afin de promouvoir l'autonomie énergétique tout en préservant la compétitivité.   
  • 2040 devrait être l'objectif pour une autonomie stratégique solide de l'UE en matière d'énergie. L'Europe atteindra l'autonomie énergétique lorsqu'elle pourra chauffer les foyers et alimenter la production industrielle principalement à partir d'énergies renouvelables, en utilisant l'électricité lorsque cela est possible, l'hydrogène vert lorsque cela est nécessaire et en comblant les lacunes restantes grâce à un portefeuille diversifié de sources d'énergie indépendantes et stables à long terme. Un calendrier réaliste en trois étapes serait le suivant : 2026-2027 pour atteindre « l'indépendance vis-à-vis de la Russie sur le papier », 2028-2035 serait la période permettant d'atteindre l'« autonomie opérationnelle » en réduisant structurellement la demande de gaz et en réduisant la dépendance aux centrales à gaz pendant les périodes de forte demande d'électricité, en utilisant plutôt la flexibilité du système, comme le stockage, la réponse à la demande et des interconnexions de réseau plus solides, et 2035-2040 serait l'horizon plus prudent pour une « autonomie solide » si les projets de réseau et les mesures de flexibilité se développaient plus lentement que prévu.
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